Récits d'ailleurs 
                         
Mon ptit coin de Fantasy

    

Epilogues.

 
Epilogue 1.

              
                                  Chère Elie,

Voilà que s’achève la saison des Tempêtes, pour mon plus grand bonheur. D’ici quelques jours, les cols seront de nouveau accessibles. Avec Lorelane, nous comptons nous rendre auprès du Vieil Homme de la Montagne. J’ai hâte de le rencontrer même si ce voyage dans les montagnes de l’intérieur n’est pas sans risque. Cette saison, les Dhats ont connu de nombreuses incursions de Yets. Les presqu’hommes attaquent les fermes isolées et profitent des frimas pour semer la désolation et la mort dans les vallées reculées. Les rumeurs les plus sombres courent à leur sujet. Il semblerait que cette saison soit la plus meurtrière jamais connue de mémoire de montagnard. Toutefois il y a plus inquiétant. Certains prétendent avoir observer des vanshies près des hautes chutes de Dhat Léonès. Ce qui confirmerait vos prédictions les plus pessimistes. Pourtant Maryn et Pavel ainsi que le Pasteuris doutent de la véracité de ces dires. On n’a pas revu de sorcières depuis la dernière Vague. Pour ma part, je partage leur méfiance.  Lole ne permettrait pas à cette vermine d’infecter son Domaine. D’ailleurs, aucune Ombre n’ose en franchir le seuil. Le Conseiller Diltoin affirme que ces apparitions appartiennent au Blanc pays, qu’en tant que telles, elles ne peuvent pénétrer à l’intérieur des Couloirs. J’aimerais le croire sur parole. De toute manière, la menace des presqu’hommes prendra fin avec le retour des Temps Calmes. Les Yets se retirent alors au plus profond de leurs cavernes.

 
Bientôt, nous nous rendrons en compagnie de Pavel et de Maryn à Dhat Meryl afin d’y rencontrer le Conseil des Maisonnées. Maryn poussera jusqu’à Dhat-Volme, la bourgade dont son frère cadet, Filgéas, est Pasteuris. Pour l’inciter à rejoindre Dhat-Avalone avec les siens. De notre côté nous poursuivrons ensuite notre périple vers Dhat-Palatane puis Dhat-Léonès, au bord des hautes chutes. De l’avis du Pasteuris Longtoin, l’Eliathan devra se montrer extrêmement persuasif car chaque cité protège férocement son indépendance. Selon lui, des mésententes larvées existent entre elles. Je compte bien m’arrêter en route au Val de Lune. Seulement, personne n’en connait l’exacte localisation. C’est étrange en réalité. Il n’est pas un montagnard qui, à ma connaissance, s’y soit rendu. Et le Vieil Homme de la Montagne se serait fait très discret ces derniers décycles.  J’attends avec impatience des nouvelles de son fameux émissaire.
 
Avec l’aide de ses fils, le Pasteuris Longtoin prépare l’exode des siens pour les Terres Mortes, première étape avant de rejoindre l’océan. Nombreuses sont les familles qui ne croient pas à une Cinquième Vague et hésitent à quitter leurs chères montagnes. Nous déployons des tonnes d’efforts pour les convaincre du péril qui les menace. Je ne suis guère confiant. Il faudra plus que nos arguments prophétiques pour pousser les montagnards hors du Pays des Brumes. Leur foi en Lole est totale. Les frontaliers nous sont d’une grande aide. A chacune de leurs sorties, ils nous rapportent des nouvelles alarmantes. Les Ombres prolifèrent au sein des Terres Mortes. J’aime beaucoup Maryn, c’est un guerrier aguerri. Pavel, quant à lui, cherche par tous les moyens à se faire pardonner sa conduite sous le Dôme. Au cours de ces longs mois, j’ai découvert en lui un garçon prévenant, un peu excessif à bien des égards, mais prêt à se sacrifier pour les siens. Nous nous sommes réconciliés à la plus grande joie de ma Lanne.

Comme vous me l’aviez demandé avant votre départ, vous trouverez dans le manuscrit que je vous envoie les péripéties de mon voyage à travers le continent, les douces heures passées auprès de la Dame de la Ronde des Arbres dans l’antique Forêt de Brye, et les souvenirs parcellaires de ma vie insulaire en Yrathiel. J’espère que vous ne serez pas déçue en lisant ces feuillets. Peut-être ai-je oublié quelques anecdotes ici et là mais l’essentiel y est consigné. Je suis heureux que Bonne Amie ait accepté que je vous révèle son existence et l’aide qu’elle m’a apportée lors de ma fuite de Galadorm. Il semblerait que vous vous connaissiez mais je n’ai rien pu obtenir d’elle à ce sujet. Elle adore garder certains petits secrets. Toutefois j’ai une entière confiance en son jugement. Elle m’a aidé tant de fois lors de situations périlleuses. Je ne saurai l’expliquer mais sa présence m’apaise.
Oh Elie, comme vous me manquez.  Vous tous, Yvan, Shana, Sigismond, Nashie et Lilia, et tous ceux de Brye, Maître Sol’Déorm et le Gasthil, ma Dame de la Ronde des Arbres et Sil’Léal du peuple de la sylve. Et mon cher Tibelvan. Souvent mes pensées l’accompagnent. J’espère qu’il a réussi à gagner Massilia sans encombre. J’aurais aimé qu’il reste auprès de moi. Seulement Tib paraissait si désireux de rentrer chez lui. Son voyage dans l’Entre-mondes l’a changé et je n’ai pas voulu lui imposer ce sacrifice.

Au cours du mois de Tevard, nous avons à deux reprises rencontré le vart Eloi Longtin et le Mystic Sid Valdini. Ils nous ont rassurés quant à votre voyage jusqu’à Rhoda. Ils nous ont aussi appris la merveilleuse nouvelle. Que les Mystics du troisième Clan ont désigné Yvan Commandeur de la Citadelle – je pense que vous n’êtes point étrangère à cette proclamation – et j’en suis heureux pour lui. Il trouvera là un palliatif au mal qui le ronge. J’espère que vos recherches avancent et que, lorsque nous nous reverrons, vous m’annoncerez sa pleine guérison. Le Mystic Valdini est un homme courtois. Il insiste pour que je le rejoigne à Orsand. Ce brave prétend qu’à la nouvelle saison, la Sagesse Eliléa Glashahadi unira les clans loyaux sous sa coupe pour les lancer à l’assaut du Nord. Comment pourrait-elle agir ainsi ? Déclencher une guerre sainte au sein même du Peuple Gris. Quelle folie !

J’espère que Lole apportera des réponses aux questions que je me pose ces derniers temps. J’ai hâte de m’échapper de Dhat-Avalone. Cette existence de reclus ne me convient vraiment pas. Les Dhats partagent leurs temps entre les exercices physiques dans l’Arène et d’interminables banquets durant lesquels les bardes égrènent comme des litanies les sagas des Héros d’Antan. Ces hommes sont plus complexes qu’il n’y parait. Parfois même je me perds dans les méandres de leurs traditions. Heureusement mon nouveau statut de Fils des Vents, protégé du Vieil Homme de la Montagne, m’épargne de désagréables mésaventures. Aucun n’ose relever mes bévues et mes maladresses ou me défier sur la Toile, ce qui semble être leur principal divertissement durant la Saison des Tempêtes. Bien entendu je me plie avec indulgence à leur insatiable curiosité. Il ne se passe pas une soirée durant laquelle je ne doive tisser les Vents de Lole, pour la plus grande joie des enfants. J’étudie également auprès des shashanes. Elles se dévouent totalement au bien-être de la cité. Leurs connaissances des flux éthérés m’offrent de nouvelles perspectives. Selon ces nobles femmes, un Tisseur peut être davantage qu’un créateur de fantaisies oniriques. Saviez-vous qu’un Façonneur aguerri parvient à réparer les chairs meurtries ? C’est extrêmement difficile, éprouvant, mais je m’y emploie avec l’aide de la shashane Onz.

Lorelanne s’ingénie à m’apprendre le dialecte du Pays des Brumes. Je le comprends à présent aisément mais je rencontre encore des difficultés à prononcer correctement les sonorités sifflantes de cette langue antique. Nous passons de longs moments ensemble, autant que nous le permettent les codes de la Maisonnée. Nous aimons nous rendre au sein du Labyrinthe imaginé par Lole. C’est un endroit merveilleux, paisible, d’une beauté sans égale. La Source y est plus présente, l’Ether pure et sauvage. Lorelanne m’a mis en garde contre l’attirance magnétique que la matrice exerce sur le visiteur imprudent lorsque ce dernier s’enfonce au-delà des premières marches. Nous y avons échangé nos bracelets d’union, les yeux dans les yeux. Mère, jamais je n’aurais espéré rencontrer âme-sœur plus aimante que notre Fille des Vents. Elle devine le moindre de mes secrets. Auprès d’elle, mon âme cicatrise des blessures du passé. Enfin. Peut-il y avoir un avenir pour l’Eliathan au-delà des Portes de Thiel ?

J’ai étudié les trois recueils que vous m’avez laissés en garde. Ils complètent admirablement les feuillets confiés par la Shaïa Malahirava Nashiréa avant de quitter Galadorm. Ce que je croyais n’être que des divagations sans suite de la part de Gilgerad m’apparaissent aujourd’hui sous un jour nouveau. J’ai hâte que nous puissions en discuter ensemble. Que s’est-il passé lors de la bataille de Marsang pour qu’elle influe à ce point l’avenir de ce monde ? Pourquoi les Gris ont-ils été les seuls à en revenir ? Que sont devenues les autres osts de la Coalition ? Aux vues des délires du Pourfendeur, il semblerait que la Vague ne se soit produite qu’après la bataille. Alors il m’est venu une pensée qui m’obsède sans cesse. J’ai peur de ce qu’elle laisserait entrevoir mais elle expliquerait pourquoi le Négus Shéhoshar tient tant à me mener par-delà le Mur. Seulement je ne peux la confier à ces quelques lignes, ne sachant si elles vous parviendront sans écueils.

Mère, le Protecteur Anathan Gilgerad est-il cet Eliathan dont Lole nous a révélé l’existence parmi le Peuple Gris ?  Il évoque à plusieurs reprises une femme, sans doute une Première, mais ne la nomme qu’une seule fois, dans le Second Livre. Qui est Voile-de-Nuit ? Qu’est-elle devenue ? Il la pleure comme seuls savent le faire les guerriers gris ! Quelle tragédie s’est jouée au cours de la dernière Vague ? Oh, Elie, tant d’évènements dramatiques se profilent et je n’ai que des interrogations, aucune certitude.

Lorsque nous reviendrons de notre expédition dans les Thielvériles, j’espère que vous m’attendrez à Dhat-Avalone. Nous pourrons nous rendre dans l’est auprès de l’Empereur Shimèses XIX, à Gald, comme nous l’avons évoqué. S’il détient bien d’anciennes archives datant des Temps Heureux, alors les voiles du passé s’écarteront pour nous permettre d’entrevoir la vérité des Temps Anciens. Espérons que Gwïaul ne se soit pas trompé ! Avant notre départ pour Dhat-Meryl, je confierai à ce bon Eloi mon manuscrit pour qu’il vous parvienne au plus vite. Nous attendons sa venue d’un jour à l’autre. Souhaitez-moi bonne route et que nous soyons tous à nouveau réunis auprès des Portes de Thiel.

                   Votre fidèle serviteur et ami, Sans-nom, fils de Tyrson d’Yrathiel.

 
 
                  


Epilogue 2.

Le dernier des grands Seigneurs des Airs déploya ses ailes membraneuses et s’élança gauchement dans l’air glacial des Thielvériles. Une vie flamboyante coulait à nouveau à flot dans ses veines. L’appel de la populace humaine résonnait clairement, portée par des zéphyrs indolents. Au milieu de la saison des Grands Calmes, la clameur l’éveilla de son interminable sommeil au plus profond des roches enneigées. « Moesmihr ! Moesmihr ! ». L’ardente ferveur envers celui qui, en un autre Age, partageait ses jeux, le tira de sa retraite, lui, Shahomhir, dragon de braise, dernier de sa race. Il l’écouta, jour après jour, se nourrissant de cette dévotion avec un ravissement grandissant. A présent, il désirait savoir comment, après tant de cencycles de silence, les voix des peuples célébraient ainsi l’un des siens, peut-être le plus grand des Combattants, après lui bien entendu. Bien que Shahomhir n’ait jamais partagé l’engouement de ses ainés disparus pour les races rampantes. Jadis il ne daigna pas participer aux ultimes luttes contre le Mur, préférant une retraite confortable au cœur de la plus haute des Montagnes, à rêver indéfiniment du temps où les Dieux Inconstants le chérissaient entre tous.
Grisé par la lumière céleste, le dragon se jouait des courants ascendants, grimpait au-dessus des plaines nuageuses puis plongeait en piqué, effrayant des vols d’oiseaux qui migraient vers les lointains de l’océan.

« Moesmihr ! Moesmihr ! »

Un amour passionnel accompagnait la lancinante complainte qu’il était hélas le seul à entendre. L’étonnement le maintint alerte et attentif. Ainsi perçut-il également l’éveil du Maître-dragon. Désorienté, il vira et volta de nombreuses fois entres les pics abrupts et enneigés dans la grisaille d’un soir de Kolma, à la recherche de cette enivrante étincelle. Se pouvait-il qu’un Chevaucheur se soit révélé parmi la fange humaine ? Rompant son infinie solitude. Seulement il perdit très vite le faible signal. Alors la colère le poussa à dévaster un pan boisé de funèbres sapins, rôtissant arbres, herbes, vie animale dans une joyeuse flambée. Finalement l’appel des hommes le poussa à quitter la contrée montagneuse pour se diriger vers le sud. Il survola des villages, des forêts, des cités qu’il reconnut à peine. La terre, elle, n’avait guère changé. Il suivit un moment le long ruban d’un fleuve et atteignit la cité des miroirs, Galadorm la bien nommée. Elle embrasait l’éther d’une ferveur retrouvée à l’égard de son Protecteur, le dragon Moesmihr. Il s’y coula avec délice, s’ébattant à loisir.
Il y retrouva aussi l’empreinte du Maître-dragon. Celui-ci avait quitté la cité pour l’Ouest. Une trace, parcellaire, le guida vers les Terres Mortes. Là, une nuit, il le découvrit enfin. Ce n’était encore qu’un enfant. Mais ce qu’il lut de lui dans l’Invisible bouleversa son jugement au point, qu’après un court survol du campement, il poursuivit sa route sans désir de rencontre immédiate.
Ils se retrouveraient. Plus tard. Pour les dragons, le Temps n’a guère de sens. Il lui fallait réfléchir aux desseins entrevus dans les Devenirs. Le Maître-dragon viendrait à lui, il ne pouvait en être autrement. Leurs destins étaient intimement liés. La survie de son trésor en dépendait. Shahomhir l’Ardent n’était plus seul désormais.
Cette nuit-là, le coursier survola le lat-Arhin. Il aperçut les tours d’Orsand, la citadelle des Gris. Elle brillait d’une vie nouvelle, ce qui confirma ses premières déductions. Le Temps du Changement approchait. Puis le Mur maudit s’imposa à lui.  En poussant un long mugissement de défi qui fit trembler les rocailles du plateau, le Seigneur des Airs plongea entre les cascades de rideaux vaporeux. Il traversa le Mur sans aucuns soucis. La créature des premiers âges ressentit à peine les milliers de flammèches qui dansaient au long de la rangée d’épines dorsales acérées et sur les écailles couleur de braise. Lorsqu’il surgit sur l’Autre Bord, une immense tristesse le saisit d’emblée. La malédiction des Autres. Sans doute l’aurait-elle affecté sans cet espoir né de la rencontre avec l’enfant d’Yr’At’Thiel. Une étendue morne se perpétuait indéfiniment dans un camaïeu de blancs lépreux, dénuée de fantaisie et surtout de vie. Le silence des sépulcres régnait de ce côté du Mur. Il plana un temps au-dessus de la multitude immobile, assise à même le sol de poussière, faisant face au rideau flamboyant. Des milliers d’êtres, humains et non-humains, mâles, femelles, enfants, appartenant à toutes les races que ce Monde agonisant avait connu par le passé, vêtus de costumes ayant semble-t-il traversés les époques. Des êtres de chair, pétrifiés entre vie et mort.
« Ils attendent, songea le dragon avant de virer de bord, ils attendent l’ordre de traverser. »
A l’aube, lorsqu’il retrouva le vaste logis au cœur des Thielvériles, il ne réussit pas à effacer la prémonition qui s’imposait au spectacle de ces malheureux prostrés sur les sables du Blanc Pays.

La vision d’une armée prête à fondre sur les ruines du Continent.
L’armée des Autres. 














 
 Fin du premier tome.